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La pulsion vers l’autonomie

L’autonomie est un élément essentiel du facteur de Polarité : l’indépendance commence lors de la séparation du garçon d’avec sa mère. Mais, chez l’homme, le besoin d’autonomie dépasse bientôt ce cadre : il devient un but en soi. La quête de l’autonomie prend alors une valeur et un sens propres. Les pensées d’un homme sont dominées par son besoin de s’engager dans des activités qui lui procurent le sentiment d’être fort et vivant, ainsi que par son besoin d’éviter les situations porteuses d’une menace de faiblesse ou d’impuissance. La plupart des hommes sont attirés par l’action et abhorrent la passivité. Alors même que chaque homme conçoit la force et la virilité de manière totalement différente, il existe un élément commun, à savoir le sentiment de puissance ou d’« efficience », c’est-à-dire la capacité d’influencer ou de marquer son environnement. Indépendamment des chemins spécifiques qu’ils empruntent pour y parvenir, la plupart des hommes cherchent à accéder à plus d’efficacité. Quand ils y arrivent, ils se sentent plus « masculins ». Pour les hommes, l’autonomie, la capacité de s’épanouir dans l’indépendance sont la base même de leur « masculinité ». Cela ne signifie pas que les hommes doivent être seuls pour se sentir « virils ». Néanmoins, ils éprouvent ce sentiment en dehors du contexte amoureux, à l’exception du domaine de la sexualité. Les hommes définissent la « masculinité » en termes de travail et d’action, vécus en fin de compte comme s’ils étaient seuls. 

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Se montrer courageux.

Dès leur petite enfance, les garçons apprennent de leurs compagnons et de leur père — leur premier modèle d’homme à avoir honte de leurs peurs et à ne pas en tenir compte. Ce qui est en opposition totale avec l’expérience des filles à qui l’on apprend, de manière plus réaliste, que la peur se justifie dans certaines circonstances et qu’il est parfaitement acceptable tant de la reconnaître que de l’exprimer. Depuis l’adolescence et tout au long de leur vie, les questions de force, de courage et de compétition restent toujours présentes à l’esprit des hommes. La plupart d’entre eux gardent de leur adolescence des souvenirs très vivaces : ne pas avoir relevé un défi lancé par un autre garçon, « avoir eu peur » pendant une bagarre, comparé, en secret ou ouvertement, la taille de leur pénis au vestiaire. Parfois, ils se rappellent ces expériences avec amusement, mais, à d’autres moments, le souvenir leur en revient teinté encore d’anxiété et de gêne. Ce sont elles qui donnent au garçon la première image de sa « masculinité ». La compétition et la comparaison constituent les critères de base sur lesquels se mesure la virilité. Les garçons désireux d’entrer dans la compétition se projettent en images viriles. Le garçon qui a peur de relever un défi, qui est timide ou qui évite la compétition, est taxé de « mauviette ». Dans les sociétés primitives, le mâle, dans l’enfance, s’initiait aux techniques de la chasse afin de se préparer à son passage à l’âge adulte : l’initiation consistait à chasser et tuer un animal réputé dangereux. De nos jours, les tests de courage et de force, en règle générale, ne mettent plus vraiment la vie en jeu — à l’exception des concours sauvages de vitesse (automobiles) et des affrontements auxquels se livrent les gangs de jeunes dans les grandes métropoles. Le plus souvent, ces épreuves sont limitées au terrain de sport. Mais, alors même que les occasions de tester leur courage physique et moral sont plus restreintes à l’heure actuelle, le besoin et le désir chez les jeunes gens d’être durs ont peu diminué. L’énorme popularité des films d’aventure et d’action, et des programmes télévisés du même type, le prouve bien. Par exemple, le film Rocky incarne le rêve de l’opprimé qui triomphe sur le ring. Rambo élimine une nation entière à lui tout seul. Clint Eastwood et Charles Bronson ont fondé leur carrière cinématographique sur le rôle du vengeur solitaire qui triomphe de hordes de truands. La liste impressionnante de films qui mettent l’accent sur le succès et la revanche, que ce soit dans le cadre du sport, de la guerre ou des bagarres de rue (flics contre criminels), montre bien le besoin qu’a l’homme de transcender son sentiment d’impuissance. Chaque homme aimerait se convaincre qu’il peut toujours être « à la hauteur » en toute circonstance, faire face au défi et gagner. De fait, les garçons ne « choisissent » pas d’être forts, ils en ont besoin. Cette pulsion constante les aide à surmonter leur sentiment de faiblesse ou d’impuissance. Elle les endurcit, les aide à mieux définir leur virilité et les prépare aux difficultés à venir. 

Le besoin de gagner.

L’un des exemples les plus finement présentés et les plus poignants de l’importance que revêt pour l’homme la réussite ou l’échec est donné par l’archétype de la tragédie américaine : Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. Son protagoniste, Willy Loman, touche les cœurs et réveille la peur des hommes qui sont témoins de sa lutte douloureuse. Bien que sa femme insiste auprès de ses fils sur le fait que leur père « mérite leur attention », malgré tous les efforts que fait Willy pour les convaincre tous qu’il n’est pas seulement aimé mais « bien aimé », nous savons qu’à cause de son échec professionnel c’est un homme fini. Au cours de nos entretiens thérapeutiques avec des hommes, nous découvrons que, quel que soit leur degré de réussite, ils sont obsédés par le spectre de l’échec. Et nous avons l’impression que les hommes sont beaucoup plus motivés par leur peur de l’échec que par le désir de réussir ! Depuis la petite enfance, l’accent mis sur la réussite est d’importance primordiale dans la vie d’un jeune garçon. Les filles reçoivent des messages contradictoires pour ce qui est de la réussite ou de l’ambition professionnelle, mais, dans le cas des garçons, il n’existe aucune ambiguïté quant à la nécessité pour eux d’être économiquement indépendants et, qui plus est, en mesure de faire vivre une famille. Un garçon sait, depuis l’enfance, qu’il passera toute sa vie adulte à travailler et, dans une certaine mesure, à être jugé d’après sa réussite. Les hommes pensent que les femmes ne comprennent pas leur besoin de réussir et d’être forts. Alors même qu’ils ont entendu le message du féminisme et ce qui a été dit du « nouveau mâle », ils persistent à croire que les femmes les jugent comme partenaires potentiels en fonction de critères traditionnels : plus un homme réussit, plus il séduit les femmes. Dans une large mesure, c’est vrai. La réussite professionnelle d’un homme, son revenu et les choses qu’il a accomplies sont au rang des priorités qui, pour beaucoup de femmes, déterminent le choix d’un amant ou d’un partenaire. Le message constamment perçu par les garçons puis par les hommes est le suivant : réussis dans ton travail et tu auras tout le reste. Compte tenu de l’énorme pression sociale pesant sur les hommes pour qu’ils deviennent des « gagnants », il n’est pas surprenant qu’ils accordent une telle importance à leur travail, souvent au détriment de leurs relations personnelles. Henri, trente-deux ans, directeur d’entreprise, l’exprime tristement en ces termes : « Je sais que mes enfants viennent en premier, bien que j’aie comme l’impression qu’il s’agit davantage d’un vœu pieux que d’une réalité. Mais j’ai conscience que mon mariage vient après ma carrière. J’aimerais qu’il en soit autrement, mais la barre est placée trop haut pour que je puisse me permettre de la lâcher des yeux. » Nous soumettons ces observations aux femmes, non pour leur suggérer d’être indulgentes envers l’homme obsédé par son travail au point d’en oublier leurs besoins, mais plutôt pour expliquer quelles sont les forces souterraines qui motivent les hommes. Nous sommes convaincu que les femmes qui sont heureuses avec un homme sont celles qui comprennent véritablement le pouvoir de ces forces. 

Le besoin de jeu.

On décrit souvent les hommes comme n’étant au fond que des gamins, obsédés par l’envie de s’acheter des « jouets » et entièrement pris par toutes sortes de jeux, depuis les clubs de football amateurs jusqu’aux sports professionnels, sans oublier les « bonnes blagues ». Cela est parfois exprimé sur un ton méprisant, comme si les hommes mûrs étaient une exception. Il n’en demeure pas moins que non seulement les hommes ont envie de jouer comme des gamins à certains moments, mais, ce qui est significatif, ils en ont besoin pour contrebalancer les énergies investies dans leur travail. Comme nous l’avons montré au chapitre 5, dans le cas de « la rabat-joie », nombreuses sont les femmes qui comprennent mal ce désir de jouer, de s’amuser et même d’être stupides. Des hommes nous ont dit que leur femme se sentait menacée par leur attitude ludique, qu’elle ne pouvait pas admettre qu’ils puissent être à la fois forts, solides et mûrs, et gamins à d’autres moments. Mais ils ont besoin de jouer, et pas seulement avec leur maîtresse ou leur compagne — ils ont également besoin de temps et d’espace pour être des gamins avec leurs copains. Ce qu’y trouvent les hommes, c’est une détente et la possibilité de replacer leur vie dans un contexte plus équilibré. Les femmes compréhensives reconnaissent aussi bien le besoin des hommes d’être sérieux que d’être jeunes et parfois stupides.

Le besoin d’être un héros.

De toute éternité, les hommes se sont définis en termes de capacité à prendre des risques, à être courageux et héroïques. Dans les temps modernes, ces thèmes sont souvent repris, sous forme substitutive, dans des livres ou des films ; il est rare dans notre monde technologique complexe de rechercher des tâches ou des voyages exigeant de l’héroïsme. Néanmoins, agir avec courage, oser ce pas qui peut conduire à l’échec et même au danger physique, cela fait partie des rêves que chérissent en secret les hommes. Aujourd’hui, il est presque impossible à un homme de se trouver dans une situation héroïque, qui suppose qu’il prenne des risques, qu’il mette en jeu son honneur et qu’il n’ait pas peur. Dans une société où la plupart des efforts sont du domaine matériel, interdépendant et souvent anonyme, l’acte héroïque ou courageux n’est pas à la portée de tous. Dans notre siècle, la guerre et la sexualité ont souvent été les seuls terrains où cet aspect de la virilité pouvait s’exprimer. Heureusement, la notion de « bonne guerre » est depuis longtemps dépassée. Et la révolution sexuelle a rendu caduque la conquête sexuelle de la femme comme critère de « virilité ». Par le passé, les hommes définissaient en partie cette virilité en fonction de leur aptitude à séduire les femmes. Mais, lorsque la révolution sexuelle égalisa les règles, les hommes reculèrent. Dès qu’ils réalisèrent que leur compagne avait des appétits sexuels équivalents aux leurs, et parfois même plus grands, et qu’ils devaient s’efforcer d’être de bons amants, la conquête sexuelle rejoignit la chasse au dragon dans les oubliettes. Le sentiment de contrôle que la séduction donnait aux hommes fit place à la prise de conscience qu’on attendait d’eux responsabilité et efficacité en la matière. Pendant ce temps, les mouvements féministes mettaient fin à la domination masculine dans le monde du travail, Les femmes firent la preuve qu’elles pouvaient s’acquitter de presque toutes les tâches que les hommes remplissaient, aussi bien sinon mieux qu’eux. Elles devinrent membres de clubs qui, auparavant, n’admettaient que des hommes, furent élus au Sénat et devinrent candidates à la présidence de la République. Elles participèrent activement à tous les domaines du monde du travail, depuis les programmes spatiaux jusqu’au Conseil des ministres. Les reporters sportifs envahirent même les vestiaires! Quel est le terrain de confrontation qui appartient encore exclusivement à l’homme? Comment les hommes peuvent-ils se définir d’après les concepts traditionnels de la masculinité ? Peut-être ne leur sera-t-il plus jamais possible de faire montre de ces qualités de bravoure, mais la plupart d’entre eux, consciemment ou non, obéissent encore à cette quête.